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"À peine arrivé à Charax, l'empereur était allé s'asseoir sur la grève, face aux eaux lourdes du Golfe Persique. C'était encore l'époque où il ne doutait pas de la victoire, mais, pour la première fois, l'immensité du monde l'accabla, et le sentiment de l'âge, et celui des limites qui nous enserrent tous. De grosses larmes coulèrent sur les joues ridées de cet homme qu'on croyait incapable de pleurer. Le chef qui avait porté les aigles romaines sur des rivages inexplorés jusque-là comprit qu'il ne s'embarquerait jamais sur cette mer tant rêvée : l'Inde, la Bactriane, tout cet obscur Orient dont il s'était grisé à distance, resterait pour lui des noms et des songes. Dès le lendemain, les mauvaises nouvelles le forcèrent à repartir. Chaque fois qu'à mon tour le destin m'a dit non, je me suis souvenu de ces pleurs versés un soir, sur une rive lointaine, par un vieil homme qui regardait peut-être pour la première fois sa vie face à face."
(Yourcenar, 1974, 101)

Les Mémoires d'Hadrien fait partie des lectures qui, je sens, vont m'accompagner longtemps. Les réflexions sur la mort, mais surtout sur ce que signifie de vivre, sont à la fois profondes et imparfaites, et le style est toujours superbe et parfois sobre. J'ai particulièrement apprécié les Carnets de Notes, dont les fragments creusent des questions enfouies en soi à propos du monde et de sa propre capacité à écrire.